Des Hommes et des Dieux

Publié le par un chrétien

des-hommes-et-des-dieux-4Deux fois !!! il aura fallu que je voie deux fois le film de Xavier Beauvois avant de parvenir à en dire quelque chose. La première m'avait quasiment laissé en état de choc, tant, à ce moment précis, le témoignage de ces moines confrontés à la terreur, à la souffrance et à la mort, venait percuter mon histoire personnelle. De plein fouet : l'attente, l'incertitude, la peur, la douleur, le doute...Je venais de perdre mon père, j'étais en plein dedans. Difficile de verbaliser les réflexions suscitées par le film, sans remuer de facto le couteau dans une plaie encore toute fraîche...Tout ce qu'il m'était possible alors de dire, c'est qu'ils sont rares, les films qui viennent à ce point vous rejoindre au coeur de votre histoire, de votre pensée, de vos affects...Et pour un film dont le thème central, bien plus que le dialogue inter-religieux, est le mystère de l'Incarnation, c'était plutôt bienvenu.

 

Finalement j'y suis retourné. La première fois, toute mon attention était captée, l'horizon comme barré par la perspective du martyre de ces sept hommes, martyre attendu, redouté, inéluctable. La figure du Frère Christophe, son tourment intérieur, la nuit de sa foi aux heures où désespérément il demande un peu de lumière, occupait tout l'espace, oblitérait le paysage, et c'est à peine si la sainteté toute simple de Frère Luc (Michael Lonsdale admirable de bout en bout) parvenait à alléger ce long chemin de croix, cette chronique d'une descente annoncée dans le mystère de la mort, ce Golgotha-sur-Atlas...

Cette seconde fois...Tout d'abord, une terre, l'Algérie rude et nue. Une terre dure, âpre aux hommes qui la travaillent...Une terre infiniment belle lorsque la lumière changeante des jours et des saisons l'effleure et la révèle, lorsque le chant du muezzin scande ses heures, lorsque les terriens avisés et simples la contemplent en hochant la tête. Ils sont à son image, les moines de l'abbaye de Tibhirine : si loin des représentations éculées d'une spiritualité escapiste vécue dans le sublime, l'extase et les pâmoisons...Ici, tout sent la glèbe qu'il faut retourner avant les semis. La mauvaise herbe qu'il faut arracher au jardin. La vitre de la serre à réparer. Les soins à porter aux femmes et aux enfants du dispensaire. La célébration joyeuse et humble d'une vie fraternelle vécue avec les villageois musulmans, leurs joies, leurs attentes et leurs craintes.  Et la prière aussi est sèche et rocailleuse, l'office qu'il faut chanter même quand on ne sait plus ce que l'on croit, simplement parce que c'est ainsi, que c'est la vie qu'on a choisi, notre appel, et que notre fidèlité seule nous permet encore de tenir debout.

 

Il faut rendre grâce, ici, de ce que "Des Hommes et des Dieux" ait été réalisé par un non-croyant. Il eût été si facile pour un chrétien d'en rajouter, de glisser subtilement vers l'hagiographie, d'arrondir les angles par quelque ostentation "spirituelle", d'appuyer la conviction, la ferveur de ces religieux, de les présenter, de quelque manière, comme des hommes d'exception...Mais non : ces gars-là ont la trouille. Ils peuvent être lâches, égoïstes. Les sermons du Frère Christian, abscons, sont un piètre secours. Ils ne savent pas ce qu'il faut faire : ils sont livrés à eux-même, à un choix qui les écrase, et Dieu se tait. Il se tait lorsque les hommes pleurent, la nuit. Il se tait lorsque les ouvriers chrétiens du chantier voisin sont égorgés comme des animaux. "Père, Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?"

Xavier Beauvois se doutait-il que son parti-pris de réalisme terrien, voire de naturalisme, l'absence radicale de manièrisme et de fioriture de la réalisation et du montage, allaient ouvrir son film à la réalité du mystère de la Foi ? Croire est facile dans la victoire, dans le sentiment de la présence de Dieu, lorsqu'Il se manifeste par des signes...Mais la foi, c'est d'abord l'adhésion de notre coeur, dans l'obscurité, l'abandon, la fragilité et l'échec, à la parole de Celui qui dit : "Je suis la Lumière"...Dans l'obscurité, et dans le silence : il n'y a pas de musique extra-diégétique dans "Des Hommes et des Dieux", et tout invite à se taire, l'immensité des paysages, l'économie de mots d'hommes vivant loin du monde, l'attention captée par les signes symboliques (frère Christian marchant avec le bétail, "comme une brebis vers l'abattoir"), ou explicite, du danger tout proche...

 

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C'est dans ce silence que Dieu se glisse. Dans ces gestes hésitants mais fraternels pour réconforter le frère blême de frayeur. Dans l'attention quotidienne sans être routinière apportée par Frère Luc à ceux qui viennent se faire soigner au dispensaire. Dans ces pauvres mots d'amour lancés aux murs de sa cellule par frère Christophe. Dans la fermeté de la voix de Frère Christian, malgré la peur, lorsqu'il faut refuser les exigences des moudjahidines venus racketter le monastère. Dans le vin de cet ultime repas pris ensemble après l'Eucharistie... La voilà, la foi. Elle est à ce prix, elle ne surgit jamais de l'azur éthéré mais pourtant elle manifeste, presque malgré elle, la présence de Celui qu'elle honore, ce Jésus, ce Dieu venu dans la chair, qui fait le choix de demeurer pauvrement auprès de nous, de vivre, de souffrir et de mourir avec nous, condamné par des hommes perdus dans un ciel lointain, des hommes qui n'ont jamais su entendre monter, du milieu d'eux, la réponse humble et sans éclat apparent du Dieu Sauveur. Ne pas entendre Dieu qui parle dans le pauvre, l'inutile, le raté, l'exclu, l'étranger, le croyant d'une autre foi...Est-ce que ce n'est pas là justement le drame de tout fondamentalisme ?

 

J'ai lu récemment dans un texte présentant le film, qu'il y serait question de "morale sacrificielle"...Je ne le pense pas, et je doute que cela soit le propos de Xavier Beauvois. "Des Hommes et des Dieux" me parle bien d'avantage de cette fidélité vécue sans stoïcisme, sans bravade, sans faire l'économie  de la peur et des déchirements intérieurs qu'elle cause, lorsque c'est notre propre vie qui est sur la balance. Ce n'est pas tant l'impératif moral qui pousse les moines de l'Atlas à rester auprès de leurs frères musulmans dans la tourmente, que le souci d'aller jusqu'au bout de leur choix, et ainsi, jusqu'au bout de leur humanité, jusqu'au terme de cet amour auquel ils ont "déjà donné leur vie". C'est dans cette cohérence, dans le réalisme incarné de nos vies, que se trouve la paix intérieure, ce visage très humble de l'Espérance.

 


 

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(Clovis Simard,phD) 26/01/2011 12:43



Bonjour,


Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.
      
Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.


La Page No-28: L'HOMME VÉRITABLE.


EST-CE QUE DIEU JOUE AUX DÉS AVEC L'HOMME ?


Cordialement


Clovis Simard



un chrétien 10/03/2011 10:30



Pas certain d'être passionné, et pas certain non plus que ce ne soit pas du spamming...'fin, bon...