Tends l'autre joue...

Publié le par Rodolphe

BOXING-BOJADO-LEIJA.JPG"Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente lui aussi l'autre".
Voilà bien une des paroles du Christ qui a suscité les plus vives réactions, tant elle nous provoque et court-circuite nos mécanismes ordinaires...Il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'elle n'est évidemment pas à prendre au pied de la lettre, même si ses implications sont valables y compris dans les circonstances où l'on est soumis à de la violence physique. Jésus nous encourage à sortir des logiques réactives sur lesquelles les violences se fondent et prospèrent : oui je suis blessé, mais ma réaction, physique ou verbale, ne sera pas de renvoyer à l'autre la charge violente qu'il m'adresse, ni de chercher à l'anihilier en retour, même si cela implique le risque de souffrir d'avantage.

Il ne s'agit pas d'une métaphore masochiste, ni d'une glorification de la passivité, de l'inertie : Jésus nous montre ici comment, dans une situation conflictuelle, où des paroles, des gestes nous blessent, il est beaucoup plus fécond d'observer une attitude qui met celui qui nous agresse face à sa propre responsabilité, face au poids de ses actes à notre encontre, que de riposter de la même manière aggressive. En tendant l'autre joue, implicitement nous invitons l'autre à aller jusqu'au bout des implications de sa conduite : un coup, une parole qui font mal, peuvent partir très rapidement, presque malgré soi, mais frapper à nouveau implique un choix en conscience, une évaluation des dégâts possibles, bref un engagement moral face aux conséquences des choix que l'on pose. Tendre l'autre joue n'implique pas de complicité avec des actes parfois objectivement intolérables, exigeant que la justice soit rétablie : mais il s'agit de ne pas s'engager dans une spirale de haine par laquelle on serait immanquablement englouti. Au delà du ressentiment normal, il s'agit aussi d'indiquer à l'autre qu'il existe une issue, bien fragile mais réelle, à cette spirale.

Dans l'Ecriture, le Christ applique concrètement cet enseignement, la nuit de sa passion, répliquant lorsqu'un sous-fifre du grand-prêtre le gifle gratuitement :

"Si j'ai mal parlé, montre où est le mal, mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?"

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Jésus ne demeure pas dans une résignation molle : il va désamorcer les logiques réactives de la violence en re-situant, de façon personnelle, son bourreau dans le rapport à la vérité : la vérité ici, c'est que cet homme le frappe, non à cause de ce qu'il a dit, mais parce qu'il veut plaire à ses maîtres, et parce qu'il peut profiter de la situation pour assouvir son désir d'écraser quelqu'un dont la vulnérabilité consentie insupporte ses logiques de domination. Jésus demeure dans la relation, non par soumission lâche à ces logiques, mais au contraire, pour montrer une voie alternative, une issue qui passe par la réappropriation de notre agir trop souvent conditionné par des schémas sociaux, politiques, affectifs, psychologiques qui entretiennent un climat violent, une complicité homicide.

Manifestement cette attitude du Christ n'implique pas une efficacité immédiate : rien ne nous est dit de la réaction du garde, mais nous savons bien que Jésus sera tout de même crucifié, pour aller jusqu'au bout de l'exigence de l'amour et de la vérité dont il est le témoin . Si nous tendons l'autre joue, rien en effet ne nous garantit que l'autre ne va pas effectivement en profiter pour nous faire un sort. C'est plus qu'un risque consenti, c'est une offrande de soi sans calcul. Là où des hommes prisonniers de leurs mécaniques de pouvoir n'ont vu qu'ignominie et soumission, se trouve la force authentique, et la liberté d'aller au delà de l'injure, parce que Celui qui anime notre coeur est infiniment au delà : ce témoignage silencieux est, pour nous-même et pour nos frères captifs de liens de violence physique ou verbale, source de libération et de vie, source d'espérance en une possible réconciliation.



Tendre l'autre joue, c'est aussi rappeler à celui qui nous blesse qu'il n'a pas accès à ce que nous sommes le plus en profondeur,  que ses coups n'atteignent que la superficie : cela nous demande de fréquenter et de cultiver en nous-même cette intériorité inviolable, cette Présence sans laquelle nous sommes absolument incapables de la douceur d'En-Haut. C'est enfin rendre témoignage et faire offrande de cette Présence qui demeure au coeur de nous-même, présence de paix qui ne tolère aucune compromission mais ne se bat pas avec les armes du monde.

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